Seulement 10 % du temps des urgentistes est consacré aux patients, révèle une étude bordelaise
Dans le chaos contrôlé d’un service d’urgences hospitalières, on pourrait supposer que les médecins passent la majeure partie de leur temps au chevet des patients, à les examiner, à prendre des décisions, à prodiguer des soins urgents. Mais une étude observationnelle menée au Centre Hospitalier Universitaire de Bordeaux dresse un tout autre tableau.
Selon des recherches achevées en 2023, les médecins urgentistes du CHU de Bordeaux ne consacrent, en moyenne, que 10 pour cent de leur journée de travail aux soins directs aux patients. Au cours d’une garde observée d’environ 11 heures et demie (692 minutes), cela représente environ 72 minutes passées en face-à-face avec les patients.
Le reste de la journée est absorbé par un réseau complexe de tâches cliniques indirectes.
L’étude, menée sur plusieurs semaines au service des urgences de Pellegrin, a suivi cinq médecins à travers différents secteurs. Chaque tâche réalisée a été chronométrée et classée dans des catégories prédéfinies, offrant une reconstitution minute par minute d’une garde type.
Ce qui en ressort est le portrait d’une profession dominée moins par la médecine au chevet du patient que par la communication et le travail informatique. Tous secteurs confondus, 27 pour cent du temps des médecins était consacré à la communication directe avec d’autres professionnels de santé. 23 pour cent supplémentaires étaient dédiés à la documentation informatique, et 16 pour cent aux appels téléphoniques. Au total, 73 pour cent du temps de travail était alloué à des activités de soins indirects telles que la documentation, la coordination et les transmissions médicales.
La répartition variait selon le secteur, mais le schéma restait constant : les soins directs n’occupaient rarement plus qu’une fraction de la garde. Dans certains rôles, comme le médecin responsable du tri et de l’orientation, le temps au chevet du patient tombait à seulement 4 pour cent.
Au-delà des chiffres bruts, l’étude met en lumière une autre caractéristique déterminante de la médecine d’urgence : l’interruption constante. Les appels téléphoniques, les demandes d’avis spécialisés, les discussions sur le flux de patients et la recherche de lits d’hospitalisation perturbent sans cesse les tâches en cours. Dans un exemple documenté, plus d’une heure s’est écoulée entre la décision de laisser sortir un patient et son départ effectif, en grande partie à cause des interruptions et des retards administratifs.
Cette fragmentation fait plus que ralentir le flux de travail. Elle augmente la charge cognitive, contribue à la fatigue mentale et peut affecter à la fois la sécurité et la qualité des soins. Dans un système de santé déjà mis à rude épreuve par la demande croissante et le manque de personnel, ces résultats soulèvent des questions inconfortables sur la manière dont l’expertise médicale est déployée.
La recherche suggère que certaines des tâches actuellement effectuées par les médecins urgentistes ne nécessitent pas strictement de formation médicale et pourraient potentiellement être déléguées. Les outils techniques et le soutien humain, y compris les assistants médicaux, sont proposés comme pistes possibles pour libérer du temps clinique.
À un moment où les services d’urgences à travers la France font face au surencombrement et aux pressions sur les effectifs, les données rappellent une réalité crue : la médecine d’urgence moderne consiste autant à gérer des systèmes qu’à traiter des patients. Le défi à venir réside dans la refonte de ces systèmes afin que les médecins puissent passer plus de temps là où ils sont le plus nécessaires — au chevet du patient.
Source : Sciences du Vivant